• Apprivoise moi de Chloé

    Apprivoise Moi

     

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     L'autisme 

     

     

    « Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près... » Extrait du Petit Prince de Saint Exupèry

     

     

    Du haut de ses huit ans, sur la pointe des pieds dans une raideur presque cadavérique,  Ludovic  se tenait debout devant moi  à la fois si proche et si lointain. Il  tournoyait des heures entières inlassablement sur lui-même dans une sorte de recherche d’équilibre,  tel un papillon épuisé qui ne peut jamais se poser.  Son visage crispé exprimait quelque chose d’effrayant comme une douleur statique fixée à jamais sur la toile  tandis que son regard désespérément vide me traversait d’un souffle glacial sans jamais s’arrêter ni me voir ! Ses mains assaillies de mille doutes, de mille souffrances  aussi, semblaient dans leur détresse chercher le chemin des miennes mais dès qu’elles m’effleuraient, elles hurlaient de douleur, se tordaient, semblaient  se consumer sous les feux de l’enfer !

     

    Pourtant, chaque jour il était là, à proximité de moi, emmuré dans son silence, dans sa forteresse par défaut  cherchant je ne sais quoi  d’indéfinissable. Sans comprendre vraiment  ce qui me poussait, je répondais présente à ce rendez vous insensé où  n’existait qu’un froid  sibérien et austère.  La moindre de mes  expressions, la plus petite de mes attentions,  la simple manifestation d’une émotion, éveillaient en lui un chaos de sentiments contradictoires qui paraissait le  submerger comme un raz de marée dévastateur,  menaçant de l’engloutir  à jamais. 

    A ce masque de souffrance, telle une comédienne s’exerçant sur les planches, j’ opposais donc un masque  neutre,  dénué de tout affect, étouffant mes attentes, retenant mes paroles , mes gestes et mes émois  pour ne pas le faire fuir ! Derrière ma carapace, j’étais neige fondant  au soleil, luttant en désespoir de cause à cette envie de le prendre dans mes bras pour mieux  le protéger , mais je n’en faisais  rien de peur de l’effrayer.  Il  te faudra  être très patient si tu veux m’apprivoiser disait le renard  dans le Petit Prince ! Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi,  comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près... »

     

    Alors dans  cette constance j’attendais  sans jamais défaillir, espérant que le temps deviendrait notre allié !    

     

    A ne demander rien il me donna beaucoup  et l’échange s’installa lentement, au fil du temps, par petites touches ! Un jour  s’éloignant de moi au plus loin  dans la pièce, lui qui ne parlait pas me cria mon prénom, sautant comme  un poisson qui recherche son air,  me laissant interdite,  bouleversée d’émotion  mais je ne pus rien dire si ce n’est : « Oui Ludo,                                                 

    Chloé

     

    Apprivoise moi de Chloé

    Commentaires 

    pimprenelle05/03/2012 18:40


    Merci pour mes larmes de ce soir.

    Combien de temps t-a-t-il fallu pour ce résultat ?
    Bises
    Ne m'en veux pas. J'irai lire l'autre texte un prochain jour.

     

     chloé18/02/2012 14:33

    Merci Cat! Oui ils m'ont tout appris et fait de moi ce que je suis aujourd'hui! Bien plus jolie qu'hier à l'intérieur bien sûre car à l'extérieur un petit ravalement s'imposerait lol! Quoi que!
    j'aime ces rides qui me caractérisent ! Chloé

     

     Cat18/02/2012 13:56

    L'essentiel est d'être là, chaque jour un peu plus près, dans le silence car la parole est toujours source de toutes les angoisses ! Ludo le sait bien et toi aussi Chloé ! Merci pour ce très bel
    écrit, les enfants autistes sont des sources d'enseignement quand on sait entendre leur silence !

     chloé18/02/2012 12:44

    Quel beau cadeau vous me faîtes en me disant tout ça! C'est tellement important pour moi de donner la parole à ce monde de l'ombre mais j'ai besoin de vous qui avez ce talent de si bien raconter!
    Moi je n'ai que mes mots, à l'état brut ! Voila aussi pourquoi vos commentaires me sont si précieux! Vous êtes mon école!  ça y est Mony, c'est malin,  tu as réussi à me faire pleurer!
    Merci pour toutes ces belles choses que vous savez donner! chloé

     Mony18/02/2012 11:45

    Encore un beau et émouvant témoignage de ta présence sensible auprès de personnes enfermées dans le carcan de leur différence.Il faut beaucoup de maîtrise de soi et d'empathie pour vivre de
    tels moments. Merci Chloé de ce partage.

     Miche18/02/2012 02:47


    ... oui, c'est beau. Je comprends que la vue de ces masques ait pu  te faire penser à la difficulté de communication.
    On dirait des fantômes grimaçant de souffrances...

     chloé17/02/2012 21:31


    Merci  Lorraine! En voyant cette peinture j'étais partie sur une toute autre idée en lien avec mon atelier mime et théâtre mais ma plume m'a conduite  une fois de plus dans des chemins
    de traverses! C'est étonnant l'inconscient! Bonne soirée à toi! Chloé

     Lorraine17/02/2012 13:11

    Ton écrit est boleversant et criant de vérité. Les masques de la souffrance, du non-dit, sont autrement éloquents que ceux des carnavals insouciants. Merci pour ce partage douloureux et si
    parfaitement exprimé.

     chloé Noura16/02/2012 20:14

    Vos commentaires me touchent tellement que j'ai du mal en les lisant à retenir mes émotions! Ecrire c'est aussi raconter ces enfants que j'ai rencontré et qui m'ont tellement enrichie! Merci du
    fond de l'âme de si bien les décoder et de si bien les recevoir! Je vous embrasse tous! Chloé
     

     lilou16/02/2012 19:59

    Bouleversant de justesse et de présence..ce que l'autre entend de nous, derrière tous les masques, c'est la Vie. Merci

     vegas sur sarthe16/02/2012 18:40

    De la difficulté de communiquer à travers ce mur invisible et douloureux... mais qui des deux souffre le plus? Comment savoir?  

     emma16/02/2012 17:24

    superbe cette comparaison de l'apprivoisement de ludo avec celle du renard de St  Ex. il est des masques carapaces bien douloureux

     flipperine16/02/2012 17:14

    avec u n masque on peut être tout autre

     jill-bill.over-blog.com16/02/2012 17:12

    Bonjour Chloé !  Un enfant différent qui crie ton prénom pour la première fois.... plus qu'émouvant, inoubliable !  Patience récompensée... Dans la vie il y a tant de
    masques....  Amitiés de jill

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 24 Décembre 2016 à 09:55

    C'est un grand moment d'émotion, merci de l'avoir partagé avec nous ici.

    Je te souhaite un magnifique Noël, Chloé.

    Prends bien soin de toi.

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